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Les chroniques de la cour
Par Maar Ashme
1. Un déjeuner en dentelle

Dernièrement, il apparut à la cour une petite marquise aux yeux hardis,
à la démarche libre, dont toutes les attitudes semblaient dire « Qui
veut de moi, me voici ! ». La Comtesse de Grilbisque, veuve depuis peu,
et ayant quelques vues sur le premier titré venu pourvu qu’il veuille
bien d’elle, n’entendit pas laisser la petite marquise prendre à ses
ambitions, la moindre part. Au cour du petit déjeuner de Sa Majesté,
auquel était convié la marquise Antrejambe et quelques autres sang-bleu
ou coloré, la Comtesse de Grilbisque s’arrangea pour se trouver assise
aux cotés de la téméraire allumeuse. Elle glissa à l’oreille de sa
voisine qu’il était d’usage que toute lutine assistant pour la première
fois au petit déjeuner du roi devait, une fois qu’il avait terminé, lui
essuyer la bouche avec une pièce de dentelle retirée de son habit. La
marquise Antrejambe, fort jeune, fort belle et fort sotte se trouva
fort marie. La seule pièce de dentelle qu’elle posséda lui servait de
bustier et cachait ses seins tout entier. Mais les rites de la cour
sont difficilement transgressables, et elle ne voulait pas être du
doigt montrée.
Quand le roi eut englouti sa énième tarte aux noisettes, eut bien
éructé, eut bien léché ses doigts, la marquise se précipita sur lui,
dégrafa son bustier et essuya la royale bouche avec application. Le roi
s’en étonna à peine, lui lança un « bien aimable » et s’en alla vers la
seconde salle à manger ou l’attendait son second petit déjeuner. Seins
nus, au milieu des gloussements de la cour, la marquise écervelée, jura,
mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrai plus !

Autres faits dignes d’être dits
- Mariage en petite pompe du Baron de Brisevenue et de la Baronne de
Francherosée en l’ignorance de tous il y a quelques semaines...
- Mort encore incertaine du Courtisan Zan.
2.Une histoire de glaçon…

Cette pauvre vertu ! Elle court de grand danger en ce monde corrompu,
surtout quand elle est sans expérience. Il faut que je vous explique
cette assertion par un exemple, ne fut-ce que pour son instruction. Le
Second Proconsul Dric accepta ce matin une invitation à la campagne
chez une lutine très honorée de la visite d’une si illustre
personnalité du royaume. Après les premiers compliments échangés entre
l’homme célèbre et l’hôtesse, celle-ci le prévient qu’ayant des ordres
à donner, elle va le laisser seul avec sa fille, ingénue charmante,
tout récemment revenue d’un internat de Lutinville. Se tournant ainsi
vers la jeune personne, l’honnête lutine lui demande d’entretenir leur
convive, et de faire, le mieux qu’elle pourra, les frais de la
conversation. Labelherbe, ainsi chapitrée, ne croit pas devoir
prescrire de limites à sa complaisance ; elle se montre d’une
affabilité on ne peut plus encourageante. La célébrité à ses
faiblesses, ses écarts ; Dric s’égare, s’oublie, devient entreprenant…
Par bonheur, l’hôtesse des lieux revient à temps pour prévenir une
conclusion, que l’innocente eût crue aussi comprise dans le cercle des
recommandations de sa mère. L’expansive campagnarde se répand en
excuses d’avoir laissé notre bel esprit seul avec sa fille.
- Vous vous serez ennuyé, lui dit-elle, cette enfant et si
simple…
- Loin de là ; loin de là, répond Dric avec feu, votre fille
est charmante !
- Vous êtes trop indulgent, Second Proconsul
- Nullement, je vous assure, votre fille a de l’esprit !
- Pure flatterie
- Exacte vérité ; je me suis beaucoup amusé pendant votre absence.
- Remerciez le Second Proconsul, Labelherbe, dit la maman en se
tournant vers sa fille, car le plaisir qu’il dit avoir éprouvé dans
votre société est tout à fait imaginé par politesse.
- Ah ! oui, ma mère, s’écrie la jeune fille impatientée… Beau plaisir
vraiment de manier les cuisses nues des jeunes lutines avec des mains
froides comme des glaçons !
Voilà de ces situations qu’un narrateur prudent n’essaye pas de
peindre… Je dois me borner à dire que Dric, sans attendre une
transition sans doute totale dans les compliments de l’hôtesse, remonta
brusquement dans son carrosse, et revint à Lutinville, bien décidé à ne
plus se fier aux ingénues… fussent-elles campagnardes…
Autres faits dignes d’être dits
- La résurrection du Courtisan Zan
3. Urine exquise !

Marionnette acheta il y a peu la charge tant convoitée de maîtresse des
bouillottes. La tâche est fort simple. Il s’agit de chauffer la couche
royale à l’aide d’une vessie de scarabée remplie d’eau chaude, en la
passant pendant quelques minutes sur les draps. Pleine de bonne
volonté, la dévouée Marionnette se fit indiquer la chambre royale et
s’y rendit, la vessie de scarabée sous le bras pour y faire ce que sa
charge implique. Mais voilà que quelques minutes avant le coucher royal,
elle s’aperçut que sa bouillotte était vide et donc froide. Elle se mit
tout de suite en quête d’une source d’eau chaude ; mais le palais est
grand et Marionnette pas toujours dégourdie. Ne rencontrant personne
dans les longs, longs, longs couloirs du palais pour lui indiquer les
cuisines où faire bouillir de l’eau, sachant son temps compté,
Marionnette eut une idée tout à fait surprenante.
Acculée, ne voulant pas faillir, la Consule s’accroupit dans un coin
retranché et pissa goulûment dans la bouillotte. Sans rire, la vessie
se trouva à température idéal, et Marionnette fit ce pourquoi elle
était venue, chauffer la couche du roi. Mais l’histoire de s’arrête pas
là.
Quand le roi arriva enfin, les yeux tombants de fatigue, la couronne de
travers, traînant son sceptre derrière lui comme le plus lourd fardeau
du monde, il s’allongea comme mort sur sa couche royale. Mais voilà
qu’à une heure incertaine de la nuit, il fut prit d’une soif terrible.
Il avait beau sonner, personne ne venait. Quelle ne fut pas sa joie
quand sur la bouillotte son regard tomba. Il s’en saisi hardiment et
vous devinez la suite !
Et au petit matin, quand Marionnette vint récupérer sa bouillotte,
quelle ne fût pas sa stupeur quand elle s’aperçut que celle-ci était
vide !

Autres faits dignes d’être dit
- Zan le courtisan a encore perdu une jambe
4.
L'ébat d'égout
Il y a bientôt un an que La Duchesse
de Trois-Sillons, Ambrine et Le Pair du Royaume, Norbert Thoukour se
sont mariés, vous en avez connaissance. Les deux époux étaient
éperdumment amoureux l’un de l’autre – fait rare à la cour donc digne
d’être souligné – mais ces passions conjugales ont souvent un retour
fâcheux. L’âme habituée à ses grands élans de tendresse, toujours si
fugitifs au sein d’une possession sans obstacle, veut les perpétuer
quand elle n’en trouve plus l’aliment chez l’hymen. Après avoir imité
les tourtereaux à la cour, à la ville, aux champs, la nuit, le jour,
jusque dans le lit de leurs amis, Norbert Thoukour et Ambrine se
dégoûtèrent tout d’un coup l’un de l’autre.
La Duchesse de Trois-Sillons
prit d’autres lutins, en
pagaille, du marin au long cours aux amants de ses voisines. Il y en
avait tant et tant qu’elle décida de se faire construire un harem dans
la maison familiale et d’y mettre quelques uns de ses meilleurs
soupirants, c'est-à-dire, ceux qui du coït maîtrisaient l’art et la
manière. Au su et au vu de Norbert, elle allait au petit matin, comme
au crépuscule, visiter ses convives alanguis dans les bains aux mousses
idylliques.
Mais il fût un jour où le
Pair du Royaume ne supporta plus
les vices de sa duchesse, d’autant que de son côté personne ne vint lui
faire avances, les fameux prouts Norbériens font faibles effets sur la
libido féminine et il était souffrant de l’absence des plaisirs
charnels. Il s’en alla trouver le Bourgmestre de sa commune et le pria
instamment de faire installer des égouts pour évacuer les eaux usées de
sa demeure. Il les fit passer juste en dessous du harem.
Une nuit, Norbert s’extirpa
de sa couche, et, munie d’une
pioche fit un trou au milieu du bain principal du harem de son épouse
volage. Le jour suivant, tous les courtisans et autres aguicheurs,
épouvantés par l’odeur, fuirent le lieu des délices. Quand tous furent
partis, Norbert reboucha le trou qu’il avait fait, et s’installa seul
et nu au milieu du harem. Quand Ambrine, à son heure habituelle, vint
visiter ses mignons, elle ne trouva que son mari, et du, mue par son
ardeur, ne s’en prendre qu’a lui. Depuis ce jour La Duchesse de
Trois-Sillons, Ambrine et le
Pair du Royaume, Norbert Thoukour s’aiment à nouveau d’un amour fou !
Autres faits dignes
d’être dit
- Seconde jambe perdu pour le Courtisan Zan. On la cherche encore.
5 . Les farces cachées de l'Opéra
C’était à l’heure du soir où il fait bientôt noir
Vite on se rendait pour ne point être en retard
Au fameux opéra qui domine Pisse-en-l’île
Là on jouait une farce on ne peut plus subtile
Voici les personnages par ordre d’apparition
D’abord le chef d’orchestre, Maar Ashme le trublion
Et puis son bon confrère, ce Maille-Queue-Brantas
Qu’on dit jamais d’accord et toujours plein aux as
Dans un trop grand habit, c’est le Roi qui arrive
Avec sur ses bottes, la langue d’la petite Ouige.
Elle lui cire les pompes depuis bientôt six mois
Espérant par cela qu’avances il lui octroie
Et puis enfin, bourré, ce bon gnome de Dric
Que l’on dit à moitié, Kar Amel, le magique.
Marionnette, Norbert, Floralia et Ambrine
Et d’autre encore, de ceux qui plient l’échine…
Il faut que je vous dise, qu’à défaut d’être joué
Queue-Brantas prit parti de se faire remarquer
Il mit une perruque, la plus haute qui soit
Et puis il s’installa, tout devant, derrière roi.
Maar Ashme donna ce soir, un opéra-ballet
C'est-à-dire que sur scène, des danseuses s’exhibaient
Le roi, bien averti, mit une culotte serrée
Pour ne point tenter Ouige, qui léchait, qui léchait !
L’impudique ballet excita tant Norbert
Qu’il sauta sur Mario, lui saisi les roberts
Et dans un vaste élan péta si violemment
Que la bonne des pauvres crut voir un régiment
Comme la salle était noire on comprend son erreur !
Mais Ambrine, l’amoureuse, attirée par l’odeur
Ne vit pas d’un bon œil venir ce régiment
Elle lui claqua la fesse, et remit son turban.
Mais là n’est pas la chose qui donne le plus à rire
Il faut savoir Brantas, avec son grand délire
De paraître plus haut que le mât d’un navire
Portant donc perruque qui lui va…sans ravir.
Et Dric, juste derrière, forcé à ne rien voir
La coiffe du consul lui brisant tout espoir !
C’est alors qu’
AKA,
d’un sourire entendu
Tendit à son complice, un objet saugrenu …
Une paire de ciseaux ; planquée dedans sa poche
Que sur son bel habit il comptait mettre en broche
Dric s’en saisit, sans un mot sans un bruit
Et de la coiffe Brantesque fit moult confettis
Affolé qu’on s’en prit, à sa noble nature
Et à son mât voguant dans la salle obscure
Le Proconsul courroucé quitta fou l’opéra
Aux toutes dernières mesures du joyeux acte trois
Écrabouillant les pieds de la vive Floralia
Qui ne pu retenir un hurlement castra
Faisant donc concurrence aux chanteurs sur la scène
Qui prirent fort ombrage d’un pareil sans gène !
S’amusant comme un fou, Dric le Proconsul, hardi
Jetait sur ses voisins, la coiffe-confetti
Et dans toute sa joie laissa les ciseaux choir
Sur les cuisses d’
AKA
qui en dut s’émouvoir
A son tour il poussa, plus fort que Floralia
Couvrant les rires de Dric un grand cri de castra
C’est à se demander ce que, 'en tombant
Les ciseaux ont tranchés - car ils étaient tranchants-.
Quand l’œuvre fut terminée, notre roi se leva
Pour frapper dans ses mains et dire « Hourra ! Hourra ! »
Mais sur la bave d’Ouige, il fit une glissade
Et sur le ventre il chut sans se faire grand mal
La cour au grand complet ne voulant le froisser
Crut malin à son tour d’en tout point l’imiter
Et tous, sur le sol se mirent à plonger
Et Maar Ashme, naïf, vit là son apogée.
Un public entier, sur le ventre, prosterné
Devant son opéra, le dernier achevé.
Tous ? Sauf une. Une petite téméraire
Ouige, que l’on vit s’enfuir, par la porte de derrière.
Quant au régiment que vit passer Mario
Que vit passer Ambrine et son petit péto-
Mane, il se mit à l’entrée du fameux opéra
Joua Réveil Mutin, que tout le monde préféra.

6. La mouche à
mort !

Des larmes de notre
souverain je vous écris l’écho. Tant est grande sa douleur, tant son
cœur se morfond, tant sa déchirure l’accable. Il n’est pas de plus
amères souffrances que celle de perdre ses propres enfants. En dans le
temps, et dans l’espace, le fil qui se rompt, souillant la destinée,
amène à son cortège funèbre, les pleurs et la consternation. Papageno
n’est plus !
Il avait depuis quelques
mois établi résidence dans le château de campagne de la famille
royale, à Talon du Géant,
en Flaque Extérieure. Il y faisait tout ce qu’un oisif aime à faire.
Pas grand-chose. Il s’était pourtant découvert une passion curieuse
pour la mort, la chair en décomposition, les cadavres de toutes sortes
et le pipeau. Papageno avait fait construire dans les soubassements
du château un atelier pour y mener ses expériences. Ressusciter les
morts par la musique. Il n’avait pour la musique aucun don mais était
persuadé qu’elle pouvait réveiller les morts. L’oisiveté amène souvent
l’esprit à la folie ou à de fausses croyances.
Ce dont il avait ignorance,
c’était que la mort attire
toute sorte d’imprévus fâcheux. Cette nuit là, trois mouches géantes
venues de Nainanie, décidées à pondre sur la chair en décomposition
dont les effluves nauséabondes étaient parvenues jusqu’à leurs sens,
assaillirent le château. Il leur fallait le détruire afin d’accéder à
l’atelier morbide du Prince et d’y déverser leurs œufs. L’attaque fut
des plus rudes, les tours et tourelles s’effondrèrent l’une après
l’autre dans des tremblements et craquements sinistres qui résonnèrent
dans tout le Bocage de Transmidanie. Réveillée par la fureur guerrière
et les bruits fracassants, la garde sorti au plus vite de ses casernes.
Armée d’arcs et de flèches, tira sur les mouches géantes que la rage de
pondre avait rendu presque invulnérables. L’une d’elles tomba pourtant,
coupée en plein vol par une armada de flèches décidées à pourfendre
l’ennemi, et s’écrasa non loin de l’entrée du château, mourut
rapidement après quelques spasmes. La seconde mouche, folle de colère,
arracha la vie à tout un escadron de lutins posté dans la cour du
château, tirant sur l’insecte. En fonçant sur les lutins, elle brisa le
donjon principal du château et mourut ensevelie sous lui.
La troisième mouche, elle,
après la chute du donjon,
parvint à pondre dans la chair putrescente de l’atelier de Papageno. La
garde était désorganisée, le château presque en ruine. Elle ne fut en
rien dérangée dans sa tâche. Mais les plus hardis des archers,
réussirent à reformer un petit bataillon et décochèrent sur le monstre
de redoutables salves de flèches. La mouche mourut bien vite. Les
mastodontes venus de Nainanie n’étaient plus que cadavres. On se mit
alors à la recherche des survivants, dont le prince, espérait-on,
faisait partie.
Le roi, prévenu de
l’attaque, vint en toute hâte à Talon du Géant
sur son brick volant. Il arriva sur place 6 heures après la mort de la
première mouche. Les fouilles dans les décombres allaient bon train.
Tous les corps d’armée disponibles dans les environs travaillaient à la
recherche du prince. Le Roi, presque fou, s’y était mis, certes, il ne
soulevait que de petits gravas, mais sa contribution fut très
remarquée, bien qu’on lui conseilla de rester à l’écart.
« Il est là ! Il est là !
», hurla un des soldats « Il est
vivant !». La joie et le soulagement éclatèrent sur les ruines. Le Roi
se précipita vers son fils, quelque peu étourdi par les événements.
C’est alors que surgirent sous les décombres une vingtaine d’asticots
affamés. Il y eut un mouvement de recul. L’armée se ressaisit, quelques
gardes se précipitèrent sur le roi, afin de le protéger. Dans ce laps
de temps très court, un asticot, sans doute plus gros et plus vorace
que les autres, goba d’un coup Papageno. Effroi et stupeur. Le Roi,
pris d’une rage soudaine, lança un petit gravier sur l’asticot « Vilain
! Vilain ! » Et se prit les pieds dans sa chemise de nuit. L’asticot
s’enhardit de plus belle, et fonça droit sur notre souverain. L’armée
avait beau faire, les flèches rebondissaient sur la peau élastique de
la bête. On courut aussi vite que possible pour mettre le roi à l’abri
pendant que des gardes attiraient l’asticot en lui tapant dessus.
Puis le roi décréta qu’il
ne fallait pas tirer sur
l’asticot, de peur de blesser son fils, à l’intérieur. Les militaires
protestèrent, mais d’un froissement de sourcils le Roi les fit taire.
On décida de faire un cercle autour du monstre pour l’empêcher de
s’enfuir. Il s’apaisa rapidement et sembla même se recroqueviller.
Pendant ce temps, le roi fit venir quelques artistes des environs afin
que l’on grave son portrait, lui, sur le dos d’une des mouches, levant
le sceptre de la victoire.
Au petit matin, l’asticot
se transforma en mouche qui
s’envola au loin. Et le Roi, agenouillé, pria pour que son fils soit
encore vivant à l’intérieur du monstre et qu’il devint, d’une manière
ou d’une autre, roi des mouches.

7. Le Jus de
Chaussette

Comme de coutume, hier
après midi, le Roi partagea une
infusion avec quelques courtisans dans les jardins couverts du palais.
Il y avait là, entre autre, la Duchesse d’Antrejambe, Zan et le nouveau
surintendant du Palais Royal, Jujug. On devisa sur la réforme régionale
du Chancelier, sur la mort de Papageno ou encore sur les caprices du
temps.
Alors que la conversation
sur l’origine des vagues de la
Grande Flaque allait bon train, un laquais, toqué, se précipita vers le
roi et lui glissa à l’oreille quelques mots

: Comment donc ! Il n’y a plus de filtre à
infuser ! Mais que fichtre
fait le faiseur de placards pleins ? Qu’on me l’amène sur le champ que
je le fâche , le rudoie et le remercie…
Le toqué, leva les yeux sur
Jujug, qui, dans son fauteuil
de mousse fraîche s’était tassé de quelques millimètres… Le roi, qui ne
vit rien, sembla s’illuminer. « Qu’importe, apportez tout de même l’eau
chaude et les herbes de saveur ». Le toqué s’exécuta et quelques
minutes plus tard, il revint avec un plateau garni d’une multitude
d’herbe séchées et de l’eau chaude. Quand tout fut posé sur la table
basse, le roi ôta son soulier, retira sa chaussette… « Sachez bien,
tous, que la grandeur d’un homme tient non seulement à son rang mais
aussi à l’ingéniosité qu’il lui confère. Par exemple, un batelier, si
tant est qu’il boive de l’herbe, se serait abstenu du breuvage par
manque de filtre. Un roi lui, ôte sa chaussette et en voilà muni !
Approuvez donc l’ingéniosité de mon rang ! »
Et c’est ainsi que le roi
mit de l’herbe à infuser dans sa
chaussette, y déversa l’eau chaude, et servit chacun des invités avec la
plus grande amabilité…
Corsé, le jus...

8. Bouquet de
décadence

Glorieuse époque que celle de la
décadence ! Jouissive si l’on peut dire pour le conteur du roi, votre
serviteur ! Il est des faits tenaces : porter les apparats de cour, en
guise de trophée, plantés sur la poitrine ou bien s’en chapeauter, ne
prouve plus même oncques que le lutin vaut bien ce qu’on lui dit valoir
! Même oncques vous dis-je car le sang bleu coulant par les canaux
abscons que science sait à peine s’empourpre étrangement et puis même
se tarie !
Crotte de nez !
Poils aux pieds !
En autres appétits que celui qui m’amène, le
ventre vide et
sec et le cœur en sursis, les membres plus tremblants que la feuille
sous la pluie, les yeux tout avachis sur leurs poches couleur nuit, en
outre vous dis-je qu’un ennui de royal coloriage – qu’il n’en déplaise
à peine au porteur de couronne, il est bien des honneurs à être comme
personne, c'est-à-dire comme celui qui ressemble à l’autre –, en outre
vous dis-je qu’un ennui d’une royale descendance moins bavarde qu’un
galet tout noyé dans les flots bleus qu’un matelot heureux aime à
caresser du bout de ses phalanges en pensant rigolard à l’écume royale
qui doit être muette pour faire de sa progéniture des porteurs de
silence ; en outre ce que par deux fois j’ai cité et qu’une fois de
plus serait vous faire offense, il m’est venu à l’esprit, une idée fort
fameuse que le manque de concision, à défaut d’être obscène, a su faire
oublier…
Crotte de nez !
Poils aux pieds !
Et c’est ainsi - je vous parle d’oubli car le
sujet royal
j’en ai bien fait le tour même si ces derniers temps il a un peu forci,
et que ses beaux atours vont être rapiécés car c’est un fait notoire :
ils craquent de tout côtés – et c’est ainsi – non, je change de sujet,
l’ennui ne m’inspire plus, d’ailleurs je me demande quelle espèce de
cancre pourrait s’en inspirer, hormis, et c’est sans doute, le
vieillard noisetté qui se mêle de chanter alors même que sa voix
glaviote, crachote, vomissotte en fredaines édentées un verbiage
poussif que même un crapaud laid s’abstiendrait de croasser – et donc
c’est ainsi qu’arrive en fanfare une kermesse patentée en l’honneur
d’une star – une star de la cour, et vu ce qui précéde et bientôt ce
qui suit la star est à prendre avec parcimonie- au duché de
l’embouchure - où il est regrettable que Maar Ashme ne soit pas
Grand-Duc- : Dric. Jamais lutin ne sera ou ne fût tout autant fêter,
pas même le ventru qui craque - c’est noté- c’est à se demander qui
porte la couronne.
Crotte de nez !
Poils aux pieds !
Qui porte la couronne ? Il me vient une idée. Je
vous ai dis
tantôt que le sang bleu du roi s’empourpre. Je crois savoir pourquoi :
AKA.
Je l’imagine à la nuit tombée, s’immiscer au palais – car ses
appartement sont proches- planter une seringue au bras du couronné,
planter une seringue à son propre cœur, relier le tout par l’intestin
d’un cancrelat dans la forêt trouvé attendre jusqu’au matin avant de
s’échapper… Le sang d’
AKA
devenant violacé il est plus que probable qu’a la mort du roi il
demande à sa place d’être le couronné… Or donc, nous avons là un roi
qui s’empourpre dont craque le pourpoint, un Dric adulé au delà du
divin et un
AKA
sournois qui fera d’une couronne son tout pompeux dessein ! Alors
revoilà innocente et paisible la question qui au fond a de multiple
cibles.
Crotte de nez !
Poils aux pieds !
L’exercice était double : Démontrer en un mot ce
qu’est la
décadence, en décrivant in vivo la cour et son engeance. Et puisqu’en
rien elle ne m’épargne je vous écris le drame sans panache et sans
charme avec pour tout repos un peu plus de trois points et quelques
suspensifs sans un seul mot de trop ni même rébarbatifs !

Glouglouter est
un art! Oh que j'aime ne rien dire !
9. Politique de
l'onanisme

L’onanisme a ceci de rentable
c’est qu’il vide les bourses pour son plus grand plaisir. De tous les
politiques remarquables du royaume le seul qui mit en branle toute une
cour penaude est l’actuel chancelier. Ce qu’
AKA
cru mou avant son élection s’éveille soudainement lorsque des noisettes
sont en jeu. Je veux parler bien sûr du regain d’intérêt pour la charge
du ministre de la Sérénité. Il faut voir tous les nobles qui près de
leur finance, acceptent de l’onanisme seulement la jouissance sans
vouloir vider la moindre de ses bourses. Un poste de ministre pour
garder les poches pleines voilà ce qui promet une politique sereine !
C’est donc entendu, ils ne débourseront rien et
se
présenteront tous ! Pour garder 50 Noisettes on peut bien se risquer au
moins d’être ministre. L’imminence éminence Jujug dit se branler le
poste avec de plus en plus de joie et de plus en plus d’allégresse, on
ne doute pas une seconde qu’à la fin de l’envoi il touchera le bonheur
suprême. Floralia quant à elle à l’onanisme sobre, gémir est déjà du
vulgaire et pour 50 noisettes elle se contente alors d’un tout petit
soupir. Kaëlio Folhêrb soucieux de sa santé opinera deux fois par
crainte de trop fatiguer son sujet. Marionnette est pucelle et
reconnait son incompétence en la matière. Débourser lui est
rigoureusement impossible et préfère l’abstinence afin de garder les
charmes de sa coûteuse jeunesse. Dric on le sait, au contraire,
débourse sans compter et vu ses finances, il peut bien se le permettre.
Il ne pratique jamais l’onanisme commun, il prend juste le plaisir en
se servant des mains qui ne sont pas les siennes. C’est du grand savoir
faire : Il débourse pour la puce pas pour le ministère…Pour épicer les
choses voilà que nous revient du pays des fantômes le plus grand
réformateur onaniste qui fût : Neitanod et sa pipe légendaire. Il va
s’en dire que si ce n’est pas un canular il fera avaler la fumée à tous
ses concurrents !
Pour les autres têtes de cour, le plaisir est
bien plus
important. Ils videront donc leur bourse à la Chancellerie, aux pieds
de l’Excellence. Ils préfèrent la jouissance plutôt que l’abstinence et
j’ose croire qu’on les verra jamais pratiquer la basse politique de
l'onanisme.

10. Les Tutus
de la Royauté !

Alors que s’occupe la populace femelle
à se trouver plus ou
moins belle l’hiver là et que la masculine opine des bonnets et des
pines hochent, la cour clapote. On ne saurait dédire qu’a l’automne
toutes ces nouvelles naissances ont suscité grandes euphories parmi les
plus onctueux lutins, brassés à la vie du royaume, moussés de barbes
grises. Certains avaient vu là une croissance guerrière pour pourfendre
le nain, l’ennemi sympathique. D’autre y saisir l’espoir d’une vivacité
nouvelle, pleine d’une spiritualité toute propre aux lutins. Et puis il
y a ceux-là, les encore partisans d’une cause, qui virent dans cette
jeunesse automnale un rêve de clan et de caste renforcé… Point en est !
La nouveauté se pavane en tutu exotique, s’exhibe en grand écart,
montre la fesse pointue et des seins sans escarre !
Notre peuple à toujours été porté sur
les plaisirs pileux et les
railleries d’imberbe. Aussi prenons garde à ne pas devenir trop prude.
Si on en vient à exhiber les corps sur des podiums, à susciter le désir
sur une estrade, réservant les pulsions pour ces occasions, fomentant
le fantasme sur les marches alors c’est que nous ne sommes plus
autrement désirables ? En un mot conditionner les instants de désir, de
grâce et de beauté c’est en détruire le charme, la spontanéité et
l’impromptu. Un lutin digne de ce nom ne devrait en rien participer à
ce genre de manifestation et il devrait penser qu’elle ne sert qu’aux
plus hideux d’entre nous ne pouvant emmancher les belles. Et vilaines
sont celles qui se pavanent pour exciter l’hideux sans rien offrir de
leur pelage !
La cour peut trouver cela bien
distrayant n’ayant plus que de
quoi nourrir son prestige ! Allons, la distraction viendrait-elle du
peuple alors qu’elle fut jadis l’apanage de la noblesse. Le Roi
fronçait l’œil gauche et le peuple se crevait l’œil gauche !
MQB
chantait un la et le peuple chantait l’hymne des lutins ! Jujug
comptabilisait les uns avec les uns et le peuple savait compter ! Dric
parlait du Noëllisme et les Paganistes se révoltaient !
AKA se
présentait et le peuple votait
AKA
! Marionnette faisait des crêpes et le peuple s’indigestait ! Nous
sommes en panne d’autorité car le peuple est mécréant, car le peuple
est sottise ! La jeune génération nous engouffre, nous encrevasse, nous
enfosse, nous enabyme ! Et la noblesse choit et cherra tant que sera
déchu son autorité.
Et bien, il ne reste qu’à la
reconquérir. Quelques sévices de ci,
de là. Un écartèlement le matin et un éviscérement à la nuit tombée… Un
coup de fouet à l’heure du déjeuner et quatre à l’heure du souper… Des
diplômes plus hardis, et une punition pédagogique sitôt que le royaume
n’est plus, une invalidation des diplômes pour toutes apparitions de
vampires et de cousinage humanoïde intempestif, l’incompatibilité des
mondes punie d’une cravache, d’un devoir orienté et d’une dépilation…
Que sais-je ! En tout les cas, sans le respect, la crainte et
l’autorité des serviteurs bien habillés du roi, plus de royaume, plus
de Roi ! Et tout est vain !
Que la noblesse monte sur l’estrade
non pour son cul, pour son panache !

11. Le pommeau
de l’eau

Un homoncule hardi vint au
palais pour s’y faire recevoir. La mine arrogante, le poil soyeux et
noir délicatement tressé et cousu d’une toile argentée, un bâton de
vieil hêtre pour galante canne qu’il portait à la main sans le poser à
terre. Il est tout naturel qu’à voir son allure la noblesse s’enticha
du bel inconnu sans se poser trop fort la question de savoir d’où
pouvait provenir le si troublant bellâtre. Il avait de l’esprit et
semblait bien connaitre chaque figure du palais et même pour les uns
quelques intimes secrets. En somme on s’amusa de cette nouveauté et on
ne chercha point plus loin que son pommeau.
Le temps faisant ses travaux
d’écoulements ordinaires,
l’homoncule se faisait inviter chez les uns et les autres. Son carnet
de dîner fut pour chaque soir noirci si bien qu’au déjeuner parfois on
le convie. L’affaire était rôdée. Il arrivait à l’heure précise du
rendez-vous sans une seconde de trop, il sonnait au portail et sans une
de moins saluait bas maîtresse et maître du logis. S’ensuivaient les
ragots concernant le conviant de la veille, un repas de bonne chaire et
quelques alcools de noisettes rares et millésimés. C’est alors qu’il
jouait son petit tour, cause de cette chronique :
La soirée avancée il demandait que l’on
s’approche d’une source d’eau. On en fit remplir une Bassine
pas trop grande ni trop petite toutefois. Chaude ou froide bien qu’il
fut regrettable de chauffer une eau pour l’affaire qui va suivre. Il
plongeait le pommeau de sa canne dans l’eau, actionnait un bidule sur
l'autre bout et l’eau faisait des bulles. La chose amusait beaucoup
tout celui qui se trouvait là. Il disait lorsque les gloussements
commençaient à s’estomper : « Et voici que l’eau péte ! » et les rires
reprenaient de plus belle. Il répétait plusieurs fois la chose sans
jamais lasser son publique. Et de plus en plus fort il disait puis
hurlait « L’eau péte ! L’eau péte ! ». Et tout le monde reprenait en
cœur l’expression.
Le reste est de la psychologie en
chaîne. Chaque noble eut
droit à l’expérience et chacun trouvait bon de la raconter à toutes ses
connaissances. Ainsi, jamais le mot de « lopette »ne fut autant
prononcé dans le royaume. Les mots ayant une incidence sur l’esprit, on
peut aisément comprendre que la vague de lopéttisation touchant les
terres du roi vient de cet homoncule qui, son forfait accompli,
disparut de la cour…
