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Les tribulations
d’un lépréchaun (adoptif) en Lépréchaunie
Par Jujug
Chapitre
I : il fait noir
dans mon placard (4
au 7 Floréal an IV)
Quelques jours avant le début de l'expédition en Lépréchaunie, Ambrine
est venue à l'Embouchure pour acheter un meuble chez Gérard
Moirnormande un ébeniste qui fabrique des meubles à partir de coques de
bateaux réformés.
Elle est ensuite passée à la mairie me dire bonjour et m'a demandé
comme service de venir voir son armoire sur le port pour lui dire ce
que j'en pensais. Elle a ajouté qu'il serait bien que je prépare un sac
avec mes affaires un peu comme si je partais en expédition car elle
voulait tester la contenance de l'armoire avant de la rapporter à
Trois-Sillons et elle comptait l'utiliser pour l'expédition en
Lépréchaunie.
Un peu surpris, j'ai accepté, je suis très sensible aux charmes des
jeunes lutines. Arrivés sur le port, j'ai donc posé mon sac dans
l'armoire et simultanément j'ai senti une pression pédestre assez forte
sur mon arrière train. Je me suis retrouvé dans l'armoire, celle-ci est
tombée par terre, a été fermée à double tour et je l'ai senti se
déplacer à plusieurs reprises.
Lorsqu'on a ouvert l'armoire, nous étions déjà parti pour la
Lépréchaunie et je ne pouvais plus faire marche arrière...
Chapitre
II :L’expédition
s’accroche à Porthmanto
(7-9 Floréal an IV)
Ma première sortie du bateau a eu lieu à Porthmanto et comme je suis
journaliste, je me suis mis à enquêter sur le mode de vie
Lépréchaun. Et voici mes premières conclusions :
« On m’a dit que contrairement à ce qu'indiquent les cartes il semble
que les magiciens les plus nombreux se trouvent vers la baie d'Oz.
C'est donc par là qu'il faut se rendre.
Par ailleurs, on m'a également dit que la région un peu plus au sud
était désertique à tel point que les lépréchauns l'appellent le "Néant
Dertale" du nom du détroit voisin. La piste à fourmis et le village
indiqués sur la carte à cet endroit semblent de vieux souvenirs pour
les lépréchauns. Au mieux, ils sont abandonnés.
Une légende du coin indique aussi que cette région abriterait une
peuplade poilue, le front bas et très différente des lutins surnommée
les "Nés en Dertale". Ils font tellement peur aux lépréchauns qu'aucun
guide n'accepte de pénétrer dans cette région. A mon avis, il pourrait
être intéressant de les rencontrer avant de revenir au royaume. »
A ce moment là, l’expédition est dans le plus grand des désarrois :
Norbert et Floralia sont définitivement atteint de la flemme, une
maladie qui rend totalement inefficace, ils dorment quelque part en
fond de cale. Parfois ils se réveillent cinq minutes viennent aux
nouvelles et s'écroulent de nouveau. Ygnat joue au docteur.
Il ne sait pas bien ce qu'il fait ni quel est son objectif mais au
moins cela l'occupe pendant ce temps il n'est pas dangereux.
Seule Ambrine et moi avons encore toute notre tête (oui enfin Ygnat
aussi mais bon...).
Chapitre
III : Visite de Quatre
Feuilles recto-verso(11 Floréal an IV)
Nous avons passé deux jours à Port Thmanto (7 au 9 Floréal).
Aujourd'hui 11 Floréal nous arrivons à quatre feuilles. Après nous
devrons avancer de manière terrestre et choisir une direction, d'où mon
idée de se diriger vers la baie d'Oz puis le Néant Dertale.
Cette idée m'a été confirmée en sortant dans quatre feuilles
aujourd'hui: les lépréchauns connaissent assez mal leur pays et
notamment la partie ouest. C'est donc par là qu'il faut aller et j'irai
seul si personne ne veut m'accompagner.
J'en ai discuté justement aujourd'hui avec un lutin expatrié
propriétaire d'une taverne à Quatre Feuilles appelée "le thon pousses"
car on y cuisine cette spécialité de poisson géant appelé "thon" avec
des pousses de diverses herbes issues des marais voisins. Il me disait
justement qu'en arrivant en Léprechaunie, son objectif était de visiter
ces nouvelles contrées et puis en arrivant à quatre feuille il a
rencontré sa femme et n'a donc pas continué l'aventure.
Il a ajouté que son père étant un crétin fini, il ne voulait pas qu'il
rentre dans le royaume des lutins avec sa femme lépréchaun et que c'est
pour cette raison qu'il s'était installé définitivement ici en ouvrant
cette taverne. Je lui ai demandé le nom de son père au cas où je le
connaîtrais mais il n'a pas voulu me le dire (ndlr : un peu après mon
retour d’expédition, on a appris qu’il s’agissait en fait de Tom Pouce,
le prince). En tout cas c'est un lutin sympathique avec beaucoup
d'humour et qui m'a appris beaucoup sur les lépréchauns. Par contre, il
est un peu bizarre, il se promène toujours quelle que soit la situation
avec une couronne sur la tête. C'est peut-être pour se rappeler qu'il
est un lutin et pour montrer sa fidélité à notre roi.
Aujourd'hui, je vais continuer à visiter Quatre Feuilles, c'est une
ville qui semble intéressante.
J'ajoute un plan fait rapidement en fonction des infos qu'on m'a donné
(sans garantie d'exactitude donc). En jaune le désert, en noir le
parcours supposé de l'expédition et les dates supposées d'arrivées à
ces endroits. Pour la visite du Néant Dertale, c'est trop flou, je
préfère attendre avant de faire des suppositions. J'ai rajouté la
présence des magiciens d'Oz dans la baie à l'ouest sans garantie qu'on
les trouve non plus. C'est une carte de travail.
Je pars sur le champ. J'enverrai un moucheron demain depuis Port
Brillant. J'ai goûté au thon pousses c'est très bon. Je me demande si
je ne vais pas passer par la région des marais pour me rendre vers la
baie d'Oz pour rapporter quelques plantes au royaume.
Chapitre
IV : A la pêche au thon,
au thon, au thon (air célèbre des
thonniers en Lépréchaunie) Jeudi 12 Floréal an IV
Je suis arrivé hier soir à Port Brillant, dernière ville Lépréchaun
avant la campagne mais en fait port dépendant de Quatre Feuilles
Port Brillant est une ville portuaire très sympathique qui comme chacun
le sait a été fondée par les lutins. Auparavant déjà, c'était un des
lieux favoris des pêcheurs lépréchauns car c'est là que se pratique une
des étapes de la pêche au thon qui sert à faire le plat national (le
thon pousses). En fait c'était simplement une très grande plage
aménagée pour permettre aux Thonniers (c’est le nom des chasseurs de
thon) d’étendre leur proie complètement.
Aujourd'hui, c’est donc un port de pêche avec juste à côté une très
grande plage. La coutume veut en effet que la chasse au thon ait lieu
tous les cinq ans car un thon peut nourrir tout le pays pendant cette
durée. Entre deux chasses, le thon est conservé sur la plage à Port
Brillant et expédié au fil du temps sur chaque marché lépréchaun.
Le défaut de cette ville est une odeur assez forte, un peu comme si on
laissait pourrir quelque chose de mort pendant plusieurs années. Je ne
sais pas de quoi cela peut provenir mais cela imprègne toute la ville
et ses habitants. Par contre, eux sont parfaitement habitués à vivre
dans cet environnement.
La pêche au thon est vraiment ce qui anime cette ville. On m’a raconté
que pour pêcher un thon, l’ensemble du village (plusieurs milliers
d’habitants) quittait son habitation pendant plusieurs mois et se
rendait vers l’est de la Grande Mare dans un espace nommé « Mare
d’Huile ». J’ai même eu l’impression que les territoires qu’ils me
décrivaient nous étaient inconnus, à nous les lutins. Mais comme les
habitants de Port Brillant sont toujours saouls pour anesthésier leur
odorat, je n’ai pas su si cela était vrai ou non.
Toujours est-il que tous les cinq ans une énorme expédition est montée
et se dirige vers l’est à la période où les thons ont fini de se
reproduire et hibernent. Ils se mettent alors dans des anfractuosités
surnommées « boates » qu’ils ferment hermétiquement pour se protéger
avant de s’endormir. L’essentiel de la pêche au thon pour les
lépréchauns consiste donc à ouvrir la boate. Dans ce but, ils ont
fabriqué un objet contondant, « l’ouvre-boate » qui leur permet de
passer l’obstacle sans abîmer leur proie car ils savent que le thon se
cache toujours au fond de la boate protégé par la mare d’Huile. Une
fois la boate ouverte, le thon somnolant, il ne reste plus qu’à le
transporter en l’arrimant solidement à tous les bateaux lépréchauns
réunis et à le poser à Port Brillant pour le dépecer pendant cinq ans,
jusqu’à la prochaine expédition.
C’est un bel exemple de travail d’équipe je trouve et une preuve s’il
en est besoin que le peuple Lépréchaun n’est pas si arrièré qu’on peut
le dire parfois. Avant cette pratique chaque lépréchaun chassait le
thon individuellement mais comme cet animal est lointain et beaucoup
plus gros qu'un lépréchaun c'était un met très rare.
Sur ce, après avoir mangé une nouvelle assiette de thon-pousses, je me
suis dirigé vers l’extérieur de la ville dans le but de couper par le
marais pour rejoindre la baie d’Oz. Les Ports brillantins m’avaient en
effet signalé une route de briquettes jaunes, non indiquée sur nos
cartes et pourtant préexistante à leur civilisation qui relie très
précisément l’actuelle Port Brillant et la Baie d’Oz en coupant par les
marais. J’ai donc pris cette route de briquettes jaunes et c’est de là
que j’écris ce message.
Chapitre
V : rencontre de l’époux
Vantail Vendredi 13 Floréal.
Je vous écris aujourd’hui depuis les marais où je suis en train de
manger des thons-pousses avec un de mes nouveaux amis léprechaun. Je
vais vous raconter comment je l’ai rencontré.
Tout d’abord, j’ai suivi la route de briquette jaune qui mène à la Baie
d’Oz via le marais. En fait les marais au nord de la Lépréchaunie ne
sont pas du tout abandonnés comme on pouvait le croire vu du royaume
des lutins. Depuis que la pêche au thon est devenue efficace, la
demande en pousse a nettement augmenté et les lépréchauns ont décidé
d’aménager les marais pour qu’ils produisent plus efficacement. De
nombreux espaces sont donc clôturés et produisent des jeunes pousses
déstinées à la restauration. Au centre de chaque champ inondé, un
bonhomme artificiel avec un bonnet tissé avec des pousses sèches (du
moins c’est ce que je croyais) est planté pour faire peur aux abeilles
et au guêpes qui aiment bien les pousses et en particulier leurs
fleurs.
Tenté, je me suis donc baissé pour cueillir quelques pousses. C’est
alors que le bonhomme artificiel m’a foncé dessus et m’a éjecté du
champ. Choqué, je me suis relevé et, têtu, je suis retourné vers le
champ. Le bonhomme avait repris sa place. J’avais du rêver. Je
m’abaissais donc de nouveau et paf, je me retrouvais de nouveau éjecté.
Cette fois ci c’est sûr je n’avais pas rêvé. Je me suis donc approché
du bonhomme et l’ai regardé. En fait, c’est un lépréchaun comme ceux
que j’avais croisé à Quatre feuilles et Port Brillant et pas du tout un
être artificiel. Je lui ai tendu la main en signe de paix et il a fait
de même. Nous avons commencé à discuter et je lui ai proposé de manger
une assiette de thon-pousses. Du thon, mes amis de Port brillant m’en
avait donné une petite boate (oui les lépréchauns sont ingénieux, pour
transporter le thon, ils reconstituent une boate en miniature) et des
pousses nous en avions partout autour de nous.
Le lépréchaun m’explique alors que chaque champ produit des pousses et
appartient à un pousseur (celui qui cultive les pousses mais aussi
celui qui repousse les intrus hors des champs) différent de même que
chaque morceau du thon appartient à un découpeur différent. Car en
effet, si le thon est pêché en commun, le dépeçage se fait par des
entreprises individuelles et certaines d’entre elles essaient même de
se développer en cumulant une production de pousse et de thon, dont la
sienne. Il me dit d’ailleurs qu’il avait même l’idée de faire des
boates où les deux seraient réunis et que l’on pourrait manger sans
préparation pour permettre l’export. Sur ce, il me demanda si j’avais
vu à Port Brillant une poissonnière nommée madame Vantail car c’était
sa femme. Je lui dis que oui car c’est effectivement l’une des plus
grosses poissonneries de Port Brillant. L’époux Vantail me dit
qu’effectivement son entreprise grossissait et que lorsque l’hiver
arriverait, il allait renter chez lui pour s’occuper de son commerce.
En effet, son travail est saisonnier car en hiver, les champs ne
craignent pas les guêpes et les abeilles et il peut donc s’occuper de
l’aspect commercial de son entreprise.
A l’issue de cette discussion, nous avons bu un pousse-café (une
décoction de pousse alcoolisée), je vous ai écris puis je suis allé me
reposer.
Je vais repartir d’ici peu en prenant les coordonnées de la société
Vantail car je commence à prendre goût au thon-pousses et si jamais son
concept de thon pousses en boates réussit à être développé il y a moyen
d’en importer à l’Embouchure et donc dans le royaume.
L’époux Vantail m’a par ailleurs signalé qu’un peu plus loin, un de ses
cousins, Phil Defer, exploitait un filon minéral pour développer une
nouvelle technologie de boates, plus solide que les boates végétales
utilisées actuellement et plus aisées à transporter. Il ajouta que,
quelques années auparavant, ils avaient été associés dans la société «
Vantail Defer » qui était spécialisée dans la protection des
habitations mais que les lépréchauns possédant des pouvoirs magiques,
la société avait du fermer ses portes faute d’activité.
En quittant la table, je lui ai quand même posé la question qui me
brulait les lèvres de puis le début : le grand manitou ou grand gourou
existe-t-il ? Il m'a répondu qu’il ne savait pas réellement et qu’il
était connu sous plusieurs noms en fonction des régions de
Lépréchaunie. A Port Brillant et Quatre feuille on l’appelle
effectivement Grand Gourou, à Port Thmanto où il a des amis Grand
Manitou mais où il est né un peu plus au sud dans un village perdu on
l’appelle le Khan Gourou. Bref, il existe sûrement mais il est très
discret…
Sur ce je vais repartir en suivant la route de briquette jaune en
espérant rencontrer Phil Defer…
Voilà un petit plan tracé à la main et dans les champs (d'où le trait
hésitant). La ligne jaune est la route que je suis, l'étoile la plus au
nord le champ des Vantails et celle au sud la position approximative de
l'usine de boates de Phil Defer.
Chapitre
VI : Phil Defer, bonnet
rouge et coquille qui fume (Samedi 14
Floréal an IV)
Après une journée de marche, je commence à voir la fin du chemin de
brique jaune, du moins je commence à apercevoir le bleu de la grande
Mare, certainement la baie d’Oz.
Soudain, j’entends une très grosse explosion qui fait trembler la route
et me soulève. Est-ce un nain qui viendrait d’entrer en Lépréchaunie ?
Est-ce que soudainement la terre se mettrait à trembler sous mes pieds
? Est-ce la fin du monde ?
Puis, tout se calme. Plus un bruit. Je continue donc à avancer,
prudemment, en me cachant dans les hautes pousses au cas où un gros
animal serait à proximité. Tout d’un coup, une bulle énorme fonce sur
moi suivie d’une autre, puis encore une. Je les évite comme je peux, je
m’allonge voyant que les bulles ne descendent jamais au ras du sol mais
ont plutôt tendance à monter vers le ciel. En rampant, je continue
néanmoins à avancer et soudain, je les vois : trois lépréchauns debouts
devant un immense récipient plein d’un liquide chaud d’où viennent les
bulles et qui est sûrement à l’origine de l’explosion. Derrière eux,
des piles de métal doré plus ou moins arrangées pour former un tas.
Je me relève, les interpelle et l’un des trois, couvert d’un vêtement
métallique bizarre et d’un bonnet rouge, manque de tomber dans le
liquide de surprise. Heureusement, son compagnon le rattrape. Pendant
ce temps, le troisième se prépare à m’attaquer. J’ai juste le temps de
lui dire que je viens de la part des époux vantail et il s’arrête.
C’est Phil Defer. Il me demande comment moi un lutin je connais son
cousin. Je lui raconte tout et il me présente ses deux camarades :
jacky couchetot, celui avec une armure autour du corps et un bonnet
rouge, spécialiste de la plongée en milieu hostile, et henri Tasdeuf
spécialiste des métaux en fusion.
Ils m’expliquent tous trois qu’ils essaient en vain depuis plusieurs
mois de créer un métal suffisamment souple et malléable pour être
travaillé et lui donner une forme de boates hermétiques de toutes
tailles pour permettre le commerce du thon mais que pour l’instant
c’est un échec.
Dans un premier temps, ils n’avaient réussi qu’à produire ce métal
jaune sans aucun intérêt qu’ils avaient accumulé derrière eux puis
après avoir développé de nouvelles techniques et avoir mieux
sélectionné la terre, ils approchent du but mais ce n’est pas encore
convaincant.
Leur technique est assez simple. Grâce à des pousses en feu, ils font
chauffer de la terre et de l’eau pendant de nombreuses heures dans une
coque de bateau. Consciencieusement, ils tamisent ce mélange pour
enlever la terre et ne laisser que les métaux dont ils ont besoin.
Ensuite, ils rajoutent de l’eau puis refont chauffer. Jacky Couchetot
plonge alors dans le métal en fusion avec son armure pour mesurer la
température. Lorsque la chaleur commence à pénétrer dans son armure,
c’est qu’il doit remonter et que le métal est à bonne température. Phil
Defer abaisse donc à ce moment là la coque de bateau et henri Tasdeuf
réceptionne le liquide dans un récipient en calcaire qu’il nomme
coquille et qui apparemment se trouve en abondance et de pleins de
tailles différentes dans de la paille à proximité. A l’aide d’une
longue pousse trouée, Henri Tasdœuf souffle ensuite dans le métal pour
le faire gonfler. Une fois le métal gonflé, la coquille explose et il
reste un récipient métallique de la forme de la coquille.
La méthode est très satisfaisante même si elle est fatigante mais
malheureusement, avec une coquille complète, elle ne permet d’obtenir
que deux récipients non hermétiques. C’est pourtant dommage car la
plupart du temps, les coquilles correspondent deux par deux.
Justement, ils allaient passer à l’action. Je les ai laissé faire,
ébloui par leur technique et leur dextérité. J’ai également vu leur
déception lorsqu’en collant les deux moitiés de coquilles entre elles
puis en retournant le récipient ils se sont aperçu que la boate
s’ouvrait et que la partie haute tombait au sol. En voyant Henri,
soudain une idée m’est venue : si les pousses ne servaient pas
uniquement à souffler mais aussi à donner une forme au métal, comme une
longue tige que l’on pourrait plier. Il suffirait de creuser une
pousse, de la boucher d’un côté, de la remplir de métal et de déballer
le tout ensuite, avant de la plier et d’en enrouler les coquilles
fermement à l’endroit où elles s’ouvrent pour les clore. Au début, mon
idée les fait sourire puis elle fait son chemin dans leurs esprits. Ils
me proposent de manger et d’essayer juste après.
Nous avons mangé une substance visqueuse, blanche et jaune qu’ils
tirent parfois de certaines coquilles. Je n’en garde pas un souvenir
impérissable mais par contre leur pousse café était délicieux.
Après le repas, nous avons creusé une pousse et tenté la manipulation
que j’avais proposé. Après plusieurs essais infructueux (erreurs de
températures, pousses trop fines…) nous avons enfin réussi à former une
tige malléable et à l’enrouler autour de la coquille. Miracle, celle-ci
ne s’ouvrait plus, malgré les déplacements et retournement qu’on lui
infligeait. Les trois lépréchauns ont évidemment sauté de joie et m’ont
grandement remercié. Je leur ai répondu que je n’y étais pour rien, que
leur travail était en tout point formidable et que ma récompense
pourrait se mesurer en boates de thon pousses lorsqu’ils en
fabriqueraient. Je leur ai même laissé le privilège de nommer mon
invention qu’ils ont appelé « Phil Defer » en hommage au principal
artisan de cette usine.
Sur ce nous sommes allés nous coucher. La journée de demain risque
d’être longue car je pense arriver dans la baie d’Oz et peut être
rencontrer le magicien, manitou ou gourou comme on veut l’appeler…
Chapitre
VII : Récré à deux
(Dimanche 15 Floréal an IV)
Je continue d'écrire et d'envoyer des moucherons, même si je ne suis
pas sûr qu'ils sont lus ou qu'ils arrivent à bon port. Je viens de
dîner avec Dorothée, une jeune Oumpahs-Loumpahs que j'ai rencontré en
arrivant dans la baie d'Oz.
En effet, dès le matin, après avoir dit au revoir à Phil Defer et ses
collègues, j'ai repris mon chemin le long de la route. Après plusieurs
heures de marche, j’ai aperçu la mare et l’entrée d’un village précédée
d’une pancarte intitulée « Bordelau », certainement le nom du village.
Tout était calme, silencieux et pourtant ce village semblait encore
vivant. Son port comportait un seul bateau et celui-ci, j’en étais à
peu près sûr était un bateau d’origine lutine dont bien évidemment je
ne m’expliquais pas la présence.
Un peu plus loin, sur la place du village se trouvait une taverne assez
importante dont la pancarte était en partie recouverte de poussière. En
la frottant je pouvais lire le nom : « Au rendez vous lutins ». A
l’intérieur se trouvaient de nombreux lépréchauns et en me retournant
je m’aperçus que la place du village, apprêtée comme lors de la
préparation d’une fête, était elle aussi parsemée de petits corps
allongés. J’essayais de les réveiller mais en vain. Observant autour de
moi, je voyais simplement à proximité des lépréchauns un ensemble de
victuailles plus surprenantes les unes que les autres : de grandes
barres de graisses animales garnies de noisettes occupaient toute la
partie gauche de la place tandis qu’à droite une immense barre de
céréales tartinée d’une pâte marron à l’odeur de noisette barrait
l’horizon. Une citerne en bois abritait un liquide ambrée probablement
issu de céréales d’après l’odeur et qui sans doute avait du être
pétillant dans le passé. De l’autre côté une autre citerne abritait un
liquide fruité dont l’aspect laissait penser qu’il avait pu pétiller un
jour lui aussi. Au centre de la place tronaît une immense boule marron
et rugueuse à l'odeur de noisette entourée d'un papier doré sur lequel
était inscrit "don de l'ambassadeur des lutins".
Si la boule était intacte, les deux citernes étaient aux deux tiers
vides et on peut penser qu’une grosse partie de ces liquides garnissait
la panse des lépréchauns évanouis. M’approchant, je goûtais chacun des
liquides. Ce n’était pas désagréable, un peu fermenté mais buvable.
Cependant, je dus m’asseoir après cela tellement ma tête tournait. Il
me vint soudain à l’esprit qu’une consommation trop forte de ces
boissons avait pu être à l’origine de l’assoupissement de ce village.
Je me suis alors endormi. Réveillé en fin d’après-midi, je me décidais
à quitter ce village pour lequel je ne pouvais malheureusement rien, en
vue de continuer ma quête.
A sa sortie, des sanglots me font ralentir. Un jeune fille blonde, à la
crinière extrêmement dense est en effet en train de pleurer devant son
abri de fortune, une petite cabane en brindille. Elle a l’air
désespéré. Je m’approche d’elle et après un court moment de recul, je
lui explique que je viens en ami. Elle cesse alors de pleurer et me
propose de m’asseoir et de partager son repas, composé de quelques
restes de la fête du village voisin. Elle m’explique alors qu’elle ne
mange que cela depuis qu’elle est arrivée et qu’elle nettoie
régulièrement le village pour que les aliments puissent se conserver.
Elle n’a cependant jamais bu aux citernes, préférant boire de l’eau.
Nous avons ensuite discuté longuement lors du repas avant d'aller nous
coucher mais comme son histoire est un peu longue, je vous la
raconterai demain, j'ai peur en effet que les moucherons trop lourd
n'atteignent pas leur but.
Chapitre VIII : Oumpah, Loumpah,
Omp (cri de guerre des
Oumpah-Loumpahs) (Lundi 16 Floréal an IV)
Pendant et suite au repas nous avons beaucoup discuté et Dorothée m’a
donc raconté son histoire :
« J’ai été élevée par les Oumpahs-Loumpahs , un peuple un peu plus au
sud, mais je n’en suis pas tout à fait une. Toute petite en effet, pour
expliquer ma taille plus importante que mes camarades du même âge, ma
mère m’a raconté qu’elle m’avait adopté et qu’elle m’avait sauvé en le
faisant. En effet, elle m’a trouvé aux confins de la Mörnandie, dans
des marais au bord de l’Yks et elle suppose donc que je suis d’origine
mörnande. Elle m’a raconté également que malheureusement, il était peu
probable que mon peuple existe encore sauf dans des contrées très
reculées ou bien en Lépréchaunie.
En cherchant un peu mieux dans les légendes Oumpahs-Loumpahs, je me
suis aperçue de l’existence d’un Mörnand qui aurait, au moment de
l’extermination des Mörnands, construit un grand bateau pour permettre
à son peuple de s’enfuir et de retourner dans leur région d’origine, le
Néant Dertale. Car en effet, les Mörnands ne se sont installés en
Mornandie que parce que les lépréchauns les avaient chassé de
Lépréchaunie. Par dérision, les Oumpahs Loumpahs ont appelé ce bateau «
l’arche des noyés », supposant que le poids l’avait fait couler.
Néanmoins rien ne prouve qu’ils n’ont pas accosté au Néant Dertale.»
Je suis assez content d’apprendre toutes ces légendes qui confirment un
peu ce que j’avais entendu à Port Brillant mais cela ne m’explique pas
sa présence. Elle reprend :
« Un jour, alors que j’étais serveuse chez les Oumpahs-Loumpahs, un
groupe de lutins est arrivé et a participé à un banquet. Son chef
s’appelait Dagobert ou Albert ou Robert je ne sais plus en tout cas
c’était un prénom tout court, sans nom de famille car il le précisait à
chaque fois qu’il se présentait. J’étais dédiée au service de ce
Gilbert donc pendant tout le repas et je sentais bien qu’il me dévorait
des yeux. Par ailleurs, il discutait avec moi à la livraison de chaque
plat, me faisant comprendre qu'il était très puissant dans son pays,
quasiment l'égal d'un roi même s'il n'en avait pas le titre,
certainement pour me convaincre et me laisser séduire. Immanquablement,
à la fin du repas, il m'a proposé de visiter sa cabine car, ayant
appris au fil des discussions que j’avais peut-être des origines
mörnandes il voulait me montrer ce qu’il avait ramené du territoire
mörnand. Evidemment je n’étais pas dupe et me doutais que d’autres
intentions l’animaient mais comme il repartait le lendemain en
Lépréchaunie via la Shiirâkie et que j’attendais depuis longtemps une
occasion d’aller en Lépréchaunie pour tenter de retrouver mon peuple,
j’acceptais. A peine entrés dans la cabine, il m'a demandé de me
déshabiller mais alors que je retirais ma tunique, il s’est endormi,
rassasié par ce qu’il avait mangé et bu.
Je me suis alors cachée dans le bateau pour prendre le départ le
lendemain. Ensuite, j’ai profité d’un arrêt du bateau à Quatre-feuilles
pour le quitter discrètement. C’est d’ailleurs là que j’ai appris
l’existence du magicien d’Oz et de la route de briquette jaune. Je me
suis alors dit que si quelqu’un savait ce qu’était devenu mon peuple,
c’était bien le magicien d’Oz. »
« Et alors ? », lui dis-je.
"Et alors, pour l’instant je n’en sais pas plus, dit-elle en me
montrant une grande bâtisse en bois au bord de l’eau. Le magicien d’Oz
est probablement dans ce bâtiment mais un code à six lettres en protège
l’accès et je n’en ai pas la solution. "
Nous nous sommes approchés de la bâtisse dont un énorme cadenas à code
barrait l'entrée. Une pancarte avec une énigme vraisemblablement
destinée à trouver le code se trouvait devant :
Feu, à une lettre prêt je suis ton produit
Laborieuse, j’accompagne mes victimes jusque sur la couche
Ethérée, j’asphyxie ceux que je touche
Maternées, mes victimes veulent le rester
Malheureuse, on cherche toujours à m’éliminer
Eau, tu es mon pire ennemi, je te maudis
Nous étions persuadés que la solution de l’énigme permettait d’ouvrir
la porte, mais qu’elle pouvait bien être cette solution ?
La nuit portant conseil, nous sommes allés nous coucher pour réfléchir
à cette énigme.
Chapitre
IX : Allez Magicien d’Oz,
raconte nous une histoire (Mardi 17
Floréal an IV)
Ce matin, après mûre réflexion et en repensant aux évènements récents,
une idée me vint pour résoudre l’énigme : la Flemme, c’était cela la
solution. Cela m’a un peu surpris car c’est un mot lutin et nous sommes
en Lépréchaunie mais cela me paraissait également évident. Je ne vous
explique pas pourquoi, vous n'avez qu'à trouver tout seuls. (ndlr : bon
en fait, vu que le roi lui-même n’a pas compris j’alourdis mon récit en
expliquant certaines allusions :
Feu, à une lettre prêt je suis ton produit (à une lettre près,
Flemme=flamme)
Laborieuse, j’accompagne mes victimes jusque sur la couche (la couche
est là où l’on dort activité principale des flemmards)
Ethérée, j’asphyxie ceux que je touche (l’éther est réputé pour
endormir)
Maternées, mes victimes veulent le rester (beaucoup de lutins malades
de la flemme dorment en position fœtale comme les bébés)
Malheureuse, on cherche toujours à m’éliminer (on cherche à soigner la
maladie)
Eau, tu es mon pire ennemi, je te maudis (l’eau est ce qui permet de
guérir de la flemme d’après Ygnat)
En plus, la première lettre de chaque vers permet en les associant de
former le mot Flemme.
Après avoir fait part de mon intuition à Dorothée, nous nous sommes
présentés devant la porte et avons placé les lettres du cadenas l’une
après l’autre : F-L-E-M-M-E.
La porte s’est ouverte. Nous avons pénétré prudemment. Les pièces
étaient pleines de poussière. Au fond de la pièce principale, des
rouleaux, pleins d’inscriptions diverses, s’entassaient. Au centre de
la pièce se trouvait un lutin, à la fois surpris et ravi de nous voir.
« Bonjour », nous dit-il, « je suis ravi de vous voir, j’attendais que
quelqu’un me délivre depuis un moment déjà. Mais qu’est-il advenu du
village Léprechaun voisin ? ». Après nous être assuré que ses
intentions n’étaient pas hostiles, nous lui avons expliqué la situation
du village voisin. Son visage s’assombrit : « c’était donc cela, j’en
étais sûr. Et quand je pense que j’étais venu ici pour l’éviter. »
Interloqués, nous l’interrogions du regard. C’est là qu’il nous
expliqua toute l’histoire :
« Je suis un lutin chercheur. J’ai travaillé très longtemps à la
bibliothèque de Trois-Sillons pendant que ma femme parcourait le monde.
Un jour, après avoir lu un ouvrage méconnu sur la Lépréchaunie et sur
la légende mörnande des nés en dertale, l’envie m’a pris de quitter la
bibliothèque sans le dire à personne pour en savoir plus. Je me suis
donc éclipsé discrètement et j’ai racheté un bateau de commerce qui
transportait des noisettes à un marin saoûl. J’ai pris la mare et au
fil de mes pérégrinations, dont je vous passe les détails, j’ai
finalement accosté dans la baie d’Oz, dans le village de Bordelau. Mon
bateau doit d’ailleurs encore s’y trouver.
Il faut savoir que les lépréchauns de l’ouest sont des gens très
craintifs, beaucoup plus qu’à l’est. Lorsqu’ils m’ont vu arriver, avec
mon grand bateau à coque de noisette, ils m’ont pris pour celui qu’ils
appellent le grand gourou. Je les en ai dissuadé mais pour conserver un
avantage psychologique sur eux en cas d’hostilité de leur part je les
ai convaincu que j’étais un ambassadeur lutin en mission secrète et que
personne ne devait connaître mon identité au-delà du village. Comme
chez les lépréchauns tout se transforme en magie, il a été décidé que
pour le reste du monde et pour impressionner je serai le magicien d’Oz.
Comme je vous l’ai dit, les lépréchauns occidentaux sont très peureux.
Lorsqu’ils ont eu vent d’une expédition lutine en Lépréchaunie ils ont
pris peur, ont construit cette forteresse pour se cacher au cas où. On
y a stocké des vivres mais aussi une plante servant à faire des
supports d’écriture que l’on trouve dans les marais voisins, le
papyrus, pour que je puisse écrire pendant la période d’isolement.
C’est pour restreindre l’accès de la forteresse que j’ai composé le
poème à l’entrée et posé le cadenas car je me suis dit d’une part que
personne ne penserait à écrire un mot en lutin et que d’autres part la
légende de la flemme n’était pas assez connue pour être si facilement
trouvée. D’ailleurs, je m’explique mal votre réussite mais tant mieux.
A cette époque, tout allait pour le mieux. Nous avons appris quelques
mois plus tard que l’expédition lutine était repartie et que nos
craintes n’avaient plus lieues d’être. Comme la date de la fête lutine
de la noisette s’approchait et que le bateau était plein de noisettes,
je décidais de fêter cela avec mes amis lépréchauns. On a donc préparé
des produits selon des recettes lutines ancestrales issues de certains
livres que j’avais recopié de la bibliothèque de trois sillons et
emmené avec moi. Tout était prêt pour la fête.
Et puis soudain, j’ai été pris d’un doute : j’avais lu quelque part il
me semblait que les lépréchauns étaient allergiques à la noisette. Pour
vérifier j’ai foncé sans réfléchir dans la bâtisse consulter mes
livres. Dans la précipitation, j’ai créé un courant d’air qui a claqué
la porte et le cadenas avec sans que j’ai pu donner la solution de
l’énigme à quiconque. Je me suis retrouvé enfermé jusqu’à aujourd’hui.
C’est très certainement également l’allergie à la noisette qui a
endormi le village et m’a ôté toute chance de hurler la solution à un
villageois.
J’ai beaucoup écrit, plein d’histoires, de poèmes et de chansons. J’ai
beaucoup pensé à mon fils qui aujourd’hui doit être grand et qui lui
aussi écrivait beaucoup. En plus, il avait un beau brin de voix, j’ai
toujours pensé qu’il aurait pu être chanteur…D’ailleurs il doit croire
que je suis toujours perdu dans la bibliothèque de Trois-Sillons »
Abasourdis par son histoire nous n’en oublions pas pour autant le sens
des réalités et lui reparlons des villageois. Sans hésiter, il nous dit
que tout serait réglé avec quelques seaux d’eau et qu’il s’en
chargerait dans la journée.
Dorothée l’interroge également sur les nés en Dertale : il est
intarrissable, mais en gros, ce qu’il faut retenir, c’est qu’on n’en
sait pas grand-chose mais qu’il est fort probable soit qu’ils se soient
noyés, soit qu’ils aient développé une société autarcique dans le Néant
Dertale. Ils nous incite à nous y rendre, nous confie quelques
noisettes qui devenaient inutiles du fait de l’allergie lépréchauns,
mais choisit de rester à Bordelau pour réanimer tout le monde et
continuer cette vie qui finalement lui convenait. Avec son aide
cependant, nous attrapons un gendarme pour pouvoir voyager plus vite.
Cet animal est en effet en Lépréchaunie l’équivalent de nos fourmis.
Après lui avoir dit au revoir, nous sommes partis pour une longue étape
dont l’aboutissement est le Néant Dertale.
Chapitre
X : Bienvenue dans un monde
de gendarmes et de militaires
(Mercredi 18 Floréal an IV)
Voyager avec un gendarme est un vrai plaisir. Cet animal que l’on
pourrait supposer idiot et un peu borné est en fait très facile à
diriger, rapide et souple. Ainsi, à peine le Néant -Dertale était il en
vue que nous nous sommes orientés vers l’ouest pour y pénétrer.
Il n’y avait rien. Mais alors rien. Pas d’eau, pas de montagne, pas de
végétation, pas d’animaux et encore moins d’habitants. Dans un premier
temps nous avons essayé de ne pas trop nous éloigner de la côte pour
être assez proche d’un point d’eau au cas où car la chaleur était
étouffante. Puis la curiosité aidant et après avoir fait nos réserves
en eau, nous avons parcouru le Néant de long en large, repassant
parfois par des endroits où nous étions déjà passé auparavant (voir
itinéraire en noir sur la carte). A la fin de la journée, harassés,
nous avons donc décidé de nous orienter vers l’est pour retourner dans
la Lépréchaunie vivable et trouver un village pour nous accueillir.
Quelques minutes plus tard, un village était en vue. Une pancarte
indiquait Oued mais des grillages empêchaient de pénétrer à l’intérieur
de la ville. Nous nous sommes présentés à l’entrée où deux lépréchauns
armés tenaient la garde. Nous leur avons demandé l’hospitalité qu’ils
nous ont refusé. C’est la première fois que je rencontrais des gens
aussi antipathiques en Lépréchaunie.
Têtu et en même temps inconscient je leur demandais ce qui justifiait
leur méfiance et accessoirement s’ils connaissaient un endroit où nous
pourrions boire et nous restaurer. L’un des deux militaires prit la
parole : « Oued est la seule ressource en eau du Neant Dertale et la
base de la richesse de notre chef le Khan Gourou, qui habite derrière
ces grillages. Nous faisons commerce de l’eau dont nous somme les seuls
à disposer dans toute cette partie de la Lépréchaunie. Ainsi, si vous
voulez boire, il faudra payer. ».
Il me restait quelques noisettes. Assoiffé, je les proposais même si je
savais qu’elles ne valaient rien ici et qu’en plus elles étaient
allergènes pour les lépréchauns. Le militaire me regarda, les accepta
mais méfiant me demanda en plus notre gendarme. Nous avons accepté le
marché. Il nous a alors demandé de tendre nos mains et de les assembler
pour en faire un récipient, ce que nous avons fait. Il y a versé de
l’eau en faible quantité que nous nous sommes précipités de boire avant
qu’elle ne s’écoule sur le sol.
Puis il range l’eau et nous salue avant de s’en aller. L’autre
militaire, jusqu’ici discret nous indique qu’il n’y a rien à attendre
d’Oued mais que par contre si nous n’avons pas peur d’attraper des
maladies, nous pouvons aller à Babel, un peu plus au nord. Il nous
indique que les gens qui y habitent sont « différents », probablement
malades voire contagieux et qu’il ne les connaissent que parce qu’ils
leur vendent de l’eau à un prix exorbitant, et encore sans contact
direct.
Ahuri par cette histoire, nous avons quitté Oued et nous sommes dirigés
vers le nord pour rejoindre Babel.
Sur la carte ci dessus, le jaune représente le Néant Dertale. Il
s'avère plus étendu que je ne le supposais, englobant notamment les
villages de Babel et Oued. En noir notre itinéraire, qui vous le voyez
est chaotique. Vous remarquerez que la route lépréchaun du sud se
termine en impasse à l'entrée du désert, signalant par la même que les
Lépréchauns de l'Est ne s'aventurent jamais à l'Ouest et que Babel et
Oued vivent en vase clos.
Chapitre
XI : On fait le tour de
Babel (Jeudi 19 Floréal an IV)
Après avoir marché une grande partie de la nuit, qui a l’avantage
d’être plus fraîche que le jour, nous sommes enfin arrivés à Babel,
exténués. Nous nous sommes écroulés.
Lorsque nous nous sommes réveillés, nous étions dans une maison,
entourés de gens étranges. Plus grands que des lutins, ils étaient tout
autant poilus voire même plus. Leur front était assez proéminent et
n’était pas sans me rappeler celui de Dorothée. Ils ne parlaient pas le
lutin ni le lépréchaun mais je comprenais tout ce qu’ils me disaient.
Ils nous ont donné à manger, nous ont soigné.
Une fois rétablis, nous avons visité leur village et les champs
environnants. Malgré le climat difficile, ils se servaient du peu d’eau
vendu par l’Oued pour irriguer leur champ et produire de quoi se
nourrir et acheter leur eau. Malgré le peu de matière constructible
autour, ils avaient réussi à solidifier du sable en le mélangeant avec
de l’eau et des matières dans le sous-sol pour construire une grande
tour centrale dans laquelle ils habitaient tous et ils accueillaient à
bras ouverts les quelques voyageurs de passages.
Vous l’avez deviné, les habitants de Babel sont tout simplement les
fameux « Nés en dertale » qui avaient bel et bien survécu. Chez eux
aussi, désormais cette histoire était du domaine de la légende et ils
n’en conservaient qu’une trace ténue mais il n’y avait aucun doute tant
les différence physiques avec les lépréchauns étaient frappantes.
Néanmoins, nous étions la preuve, ainsi que les quelques lépréchauns
échoués ici avant nous et qui avaient préféré rester que les deux
peuples pouvaient parfaitement vivre ensemble sans s’exploiter l’un
l’autre.
Après une journée agréable passée à discuter et à manger, le moment du
choix était arrivé. Dorothée choisit de rester et d’habiter la Tour de
Babel dont elle avait finalement toujours révé. Je décidais de repartir
non sans avoir hésité tant cette idée et séduisante et non sans avoir
glissé à l’oreille des habitants qu’un peu plus au nord il y avait de
l’eau en abondance et qu’elle était probablement beaucoup moins cher
que chez leurs voisins de l’Oued.
Je décidais de remonter vers Bordeleau et d’emprunter son bateau au
magicien d’Oz pour retourner chez moi.
Chapitre
XII : Qui Saura
? (Vendredi 20 Floréal an IV)
Après une longue marche, je suis enfin arrivé à Bordelau dans la
matinée. Le magicien d’Oz et le village m’ont accueilli
chaleureusement. Nous avons fait une courte fête et je lui ai demandé
l’autorisation de lui prendre son bateau pour retourner chez moi. Il a
accepté, précisant avec une voix chevrotante que sa vie au royaume des
lutins faisait désormais partie du passé. Je lui ai promis de revenir
un jour comme j’en avais plus ou moins fait la promesse à toutes les
personnes rencontrées au cours de ce périple et à qui je me suis
attaché.
Puis je suis parti en bateau pour rejoindre l’Embouchure car elle
commence à me manquer. Alors que mon bateau quittait la berge, je me
suis souvenu qu’il fallait que je demande au magicien qui était son
fils. Je lui ai donc hurlé : « Vous ne m’avez pas dit qui est votre
fils » en me penchant le plus possible au bord du bateau. D’ailleurs le
sac de voyage que j'avais emprunté au magicien en a été éclaboussé.
Le magicien d’Oz m'a crié quelque chose comme : « Regarde dans ton sac
». Je l’ai fait et en effet, un petit papyrus éclaboussé sur le haut de
page suite à ma récente acrobatie débordait. Je l’ai pris et ai
commencé à le lire . Malheureusement, la première ligne était dans la
partie humide et la fin de phrase en partie effacée.
Voici le contenu du papyrus
« Pour mon fils M (le reste est illisible)
Dis lui
Toi mon enfant, Sans amis
Qui saura, Qui pourra te dire
Viens ce soir
Rien qu'une larme, Mais dans la lumière
Laisse moi t'aimer, A corps perdu
Tout donné, tout repris
Serre les poings et bats toi, C'est comme ça que je t'aime
Parce que je t'aime plus que moi, Toutes les couleurs
C'est ma prière »
Je n’ai rien compris à ce texte, si ce n’est qu’une certaine émotion se
dégage et que le magicien s’est permis certaines licences poétiques
notamment. Puis soudain, dans un éclair de lucidité je m’aperçois que
comme le nom est effacé, je ne sais pas à qui le remettre.
Je crie alors « Quel est son nom ? »
Il me répond dans un son qui ne me parvient que dans le souffle du vent
du fait de mon éloignement maintenant important :
« il s’appelle …Mi…ke…Mi...ke…Brant…».
Je l’ai noté, au cas où. Mais je ne connais pas de Mike Brant à saluer.
Mais promis, si je croise ce Mike Brant, je lui donnerai ce poème, s’il
est chanteur comme l’espère son père cela lui donnera peut-être de
l’inspiration pour des titres de chansons.
En tout cas je suis content de rentrer chez moi à l’Embouchure.
(ndlr : A postériori, certains ont pu penser que le magicien d’Oz était
en fait le père de notre ministre Maille-Queue Brantas, mais rien n’est
encore prouvé à l’heure actuelle.)
Chapitre XIII, heureux qui comme
Jujug
Post-scriptum :
Le chemin du retour s’est très bien déroulé. J’ai longé la
Côte-Houleuse puis la Côte Ventue et mesuré à quel point notre royaume
est joli. Ces superbes paysages m’ont d’ailleurs grandement aidé à
oublier des rencontres avec des fées à queues de thons et des nains
avec un seul œil qui auraient pu me miner et gâcher mon plaisir même si
finalement l’alcool de noisette retrouvé en fond de cale et consommé
régulièrement tout au long du voyage m’y a sans doute aidé aussi.
Le plaisir, à la vue du port de l’Embouchure, je l’ai retrouvé et j’en
suis heureux. Cela fait maintenant trois mois que je suis rentré et je
mesure à quel point à la fois cette expérience a été enrichissante et
m’a ouvert les yeux sur le peuple lépréchaun mais aussi à quel point le
royaume des lutins est un beau pays.
Depuis, je garde régulièrement contact avec la Lépréchaunie et si le
plaisir de la découverte n’est plus là, le plaisir de déguster des
thons pousses et de mieux connaître la culture lépréchaun et très
présent. La famille Vantail se porte bien et a d’ailleurs eu une enfant
qu’ils ont prénommé Eve. Dorothée a mis le nez dans les affaires. Elle
fait régulièrement sa valise pour visiter le pays et faire fonctionner
sa société de tourisme « Babel tour » dans laquelle elle sert
de guide. Quant au magicien d’Oz, aux dernières nouvelles il se porte
bien. Il écrit un recueil de poèmes et espère un jour peut-être publié
dans son pays d’origine, le Royaume des Lutins.