
Chroniques des guerres
de Korriganie
Récit d’une
heure de gloire du peuple lutin
par Baron de Lucanie
L’histoire que vous vous apprêtez à lire est de
celles qui forgent les
peuples dans l’épreuve, avant de les tremper dans la
fournaise ardente
d’une gloire chèrement acquise. En ce vendredi serein, le
7 Prairial de
l’an III, rien ne laissait encore présager le sombre
complot qui
achevait de s’ourdir. Alors qu'ils vaquaient à leurs
paisibles
occupations, c’est le cœur saisi de peur que les lutins
suspendirent un
instant leur crainte aux lèvres de l’odieux
émissaire korrigan qui
venait leur annoncer l’enlèvement de leur aimé
souverain. Il en alla
alors comme souvent lors des temps troublés, la stupeur fit
place à
l’abattement, et les vils korrigans de profiter de cette
faiblesse pour
imposer aux lutins de leur verser tribut. Monnayant leur captif comme
ils l’auraient fait de quelque bête de somme, les voici qui
exigent la
somme astronomique de 500 noisettes. Les lutins se renfrognent,
transigent puis payent à peine moins que cet humiliant diktat.
Loin de
se résigner cependant, la colère se fait jour dans leur
cœur, l’heure
de la vengeance approche. A peine revenu des abjectes geôles
septentrionales, le Roi Pitijibé rassemble ses sujets, et
enflamme les
esprits, le débat tourne court : ce sera la guerre !
Ils arrivent de toute part, répondant à l’appel,
tirant le glaive
trop longtemps assoupi, les lutins se rassemblent et forment les
compagnies. De partout ils accourent, des quatre coins du royaume,
clamant leur désir d’obtenir réparation au champ
d’honneur. Et
qu’importe le flacon s’il est à Cristal, capitale
honnie, cible des
regards belliqueux d’un peuple vengeur. De petits pieds
s’agitent et
forment les rangs, en route vers le Nord.
Laissez-moi vous conter les chroniques des guerres de Korriganie,
qui virent les lutins montrer au monde que la taille compte moins que
le courage.
Le samedi 6 Prairial est le jour choisi par notre roi pour
embarquer les régiments lutins sur les navires de la flotte.
Ecoutez-le
d’ailleurs narrer lui-même par le menu leurs improbables
péripéties :
« Aujourd'hui, de toutes les
provinces du Royaume, les régiments de l'Armée Lutine ont
quitté leur
caserne. A Grainebourg, province de Bassine, des soldats ont fait le
pari de chanter en boucle le répertoire de Maille-Queue Brantas
jusqu'à
leur arrivée à L'Embouchure, tandis qu’à
Bosquette, province de
Moustiqueville, un bataillon a fait la route en jouant à saute
mouton,
avant d'être rappelé à l'ordre par des officiers
scrupuleusement
attachés à l'image du corps militaire. A Brisevenue,
province de
Morneplaine, les riverains avaient disposé tout le long de la
route des
friandises pour encourager les conscrits. Un soldat est mort
d'indigestion, première victime d'une guerre qui n'en fera, nous
l'espérons, pas beaucoup d'autres.
(…)
Un premier régiment vient d'embarquer à L'Embouchure.
Venu des
provinces voisines, il attendait que les derniers préparatifs
s'achèvent pour prendre place sur de lourdes galères en
branches. A
l'heure actuelle, il vogue en mettant cap au nord. Les
préparatifs sur
les îles Eisos avancent à grands pas. Le plus urgent est
de finir la
construction des débarcadaires qui accueilleront les
armées à partir de
ce soir. Il reste encore quelques bataillons à quai à
L'Embouchure. Les
embarquements ont pris un tout petit peu de retard. Mais la plupart des
soldats sont sur la Grande Mare ou déjà installés
sur les Iles Eisos ».
Mercredi 10 Prairial, jour premier de
la campagne, les capitaines tiennent conseil
Quelques heures avant le crépuscule, un conseil de guerre se
tenait au
quartier général des Îles Eisos, pour
décider de l’heure d’une attaque
surprise se voulant décisive, et portant sur l’Arbre
Sacré des
korrigans, haut lieu s’il en est de leur culture et de leur
rayonnement. Le plan fut bientôt arrêté par
l’état-major, et ratifié
par le Roi. Une escadre se porterait ainsi au Nord, menaçant
Cristal
elle-même, tandis que le gros des forces serait
débarqué à l’Ouest, sur
les rives du pays des fées, simultanément à
l’assaut sur l’arbre.
Chacun étant informé de sa mission, tous se mettent en
route, prenant
qui les airs ou qui les rames pour se porter vers l’ennemi.
Jeudi 11 Prairial, jour
deuxième, prise de l’Arbre Sacré

Je reviens vers mes supérieurs avec d'excellentes nouvelles.
L'attaque surprise menée sur l'arbre sacré des Korrigans,
sous la
protection aérienne des libellules du major Zab, a
complètement pris de
court la DCA korrigane.
Largués en nombre depuis des scarabées et libellules
lourdes,
tombant gracieusement à l'aide de parachutes en ailes de mouches
thermoformées, nos vaillants lutins se sont lancés
à l'assaut du
puissant végétal. Au cours de la matinée, les
combats font rage. Nous
n'avons pour le moment subi que quelques pertes, 12 lutins ont chu,
mais 8 de ce nombre ne sont que blessés
légèrement, le lit de mousse
ayant amorti leur chute. 5 autres ont été faits
prisonniers, mais nous
irons les secourir dès que les unités au sol auront
engagé l'ennemi.
A la midi, la victoire nous sourit : l'arbre est tombé entre nos
mains ! Nos troupes contrôlent totalement l'endroit, et ont
refoulé
l'ennemi avec des pertes notoires au-delà des racines
inférieures. Cela
devrait produire les effets escomptés par notre roi sur le moral
adverse, qui devrait donc s'en trouver grandement affaibli, à la
bonne
heure !
Dans la soirée, nous assurons nos positions, en
établissant des
tours de garde pour surveiller l'arbre pendant que les troupes dressent
leurs cantonnements sur les branches avant de prendre un repos bien
mérité.
Je regagne la côte sur mon lucane. De ce côté-ci,
tout se déroule
pour le mieux également. Bien que le lieu choisi ne
présente justement
pas de noyau de résistance, il est à signaler que les
opérations de
débarquement du gros des troupes terrestres sur la côte
nord korrigane
se passent sans anicroche. Des milliers de lutins ont
déjà posé pied à
terre, et nous avons établi sur les hauteurs des patrouilles de
reconnaissance, afin de parer à toute éventualité.
Cette nuit, après
quelques heures de répit, les premières unités
à avoir touché terre
seront constituées en colonnes, et lancées en direction
de la
frontière, avec pour tâche de relever les lutins
aéromobiles en faction
sur l'Arbre sacré, puis de foncer à vive allure vers
Cristal.
Je vais me coucher, pour quelques instants fébriles...
dès demain, mes
lucanes, renforcés par les termites de Zab, seront en
première ligne de
la percée blindée des lignes korriganes.
Vendredi 12 Prairial, jour
troisième, en pleine forêt de mousse…
Nos troupes ont effectué leur débarquement la nuit
dernière, comme
convenu, au cours de la soirée. Cheminant de nuit, l'oeil
vigilant et
l'oreille aux aguets, le corps expéditionnaire terrestre a
parcouru
sans coup férir près de 300 m, distance formidable
couverte en quelques
heures. A 4h00, les unités blindées (lucanes en
tête), ont franchi les
marches du royaume et entamé leur progression vers la capitale,
Cristal. Nous avons coupé les lignes de communication adverses
en
interceptant tout moucheron qui ne portait pas dûment nos
couleurs,
grâce à l'escadrille de libellules aux ordres du major
Zab.
Dépassant l'Arbre sacré, nous avons procédé
à la relève des troupes qui en avaient la garde.
Nos reconnaissances indiquent la progression de colonnes de renfort en
mouvement vers l'Arbre, ce qui laisse présager qu'une bataille
aura
lieu lorsque les avant-gardes respectives seront entrées en
contact,
très probablement en fin de journée. L'état-major
a ordonné le
déploiement de flancs-gardes pour veiller sur nos abords en
évitant
d'être tournés mais nous sommes en terre Korrigane
désormais...
Concernant les pertes, très modestes même s'il est pour
l'heure
difficile d'établir un bilan chiffré. Plusieurs centaines
de korrigans
sont tombés assommés sous nos graviers, autant ont pris
la fuite sous
les dards des lutins, qui se comportent néanmoins dans le
respect du
traité, du moins jusqu'à présent. L’on
recevra dans la soirée la
funeste confirmation de nos premiers frères d’armes
tombés au combat,
en les personnes de Cat et Fée-et-rie, dont la section,
submergée par
les korrigans, a été totalement anéantie.
Samedi 13 Prairial, jour
quatrième, le siège

Après un long silence, je refais surface
pour adresser mon rapport.
La raison de ce mutisme bien involontaire tient dans le fait
qu'après
l'établissement d'une ligne de siège autour de Cristal,
dont nos
avant-gardes avaient atteint les faubourgs la veille au soir, les
armées korriganes, en terrain connu, nous ont tournés et
encerclés
durant quelques heures, comme nous le craignions.
A l'aide de limaces titanesques, qui ont répandu un flot de
mucus
gluant et malodorant, elles nous ont isolés quelque temps de nos
propres arrières. Nous ne disposions alors plus de moucherons
pour
transmettre les missives. C'est donc le major Zab qui s'est
acquitté de
cette tâche, en m'extrayant au passage de ce guêpier afin
d'organiser
les renforts. La malheureuse avait par ailleurs fort à faire
avec ses
libellules, prises sous le feu nourri de l’ennemi. Nos bousiers
ont
alors poussé de manière méthodique des boules de
poussière terreuse, et
le cercle de bave a ainsi été franchi à nouveau
par la relève lutine.
Depuis ce midi, nous combattons dans l'enceinte même de la ville.
Plusieurs des portes sont déjà entre nos mains, et nous
progressons
vers le Palais, même si c'est parfois en laissant quelques poches
de
résistance derrière nous. Fort de l'appui de milliers de
lutins frais
et dispos débarqués au Nord de Cristal, la cité
devrait tomber sans
coup férir. Il est possible, néanmoins, que nous soyions
contraint de
battre en retraite au niveau de l'Arbre, afin de ne pas disperser
dangereusement des effectifs que nous devons désormais
concentrer sur
la capitale, clé du conflit.
Dimanche 14 Prairial, jour
cinquième, la chute de Cristal

C'est d'abord avec peine, eu égard à nos braves lutins
tombés dans la
lutte, mais aussi avec joie et satisfaction, que j’annonce en ce
jour
béni la chute de Cristal ! A cette heure, les dernières
poches de
résistance ont été réduites, et les troupes
korriganes complètement
refoulées hors de la ville, désormais sous le
contrôle total de nos
forces.
Le butin prélevé, d’un montant colossal
estimé à plus de 1700
Noisettes, en cours de transfert en direction de notre base
côtière,
est au-delà de ce que nous imaginions. Ainsi, outre les frais de
la
campagne qui devraient ainsi être largement couverts, il est
à prévoir
quelques revenus, monétaires ou en nature, en sus. Bonne
nouvelle pour
le trésor donc ! Et voici qui incitera à la prudence le
prochain
rançonneur importun. La capture du trésor de Cristal
devait par la
suite être immortalisée par l’illustre Fadaise
Rend-Branches sur l’un
de ses plus fameuses toiles d’araignées.
En revanche, Cristalère, seigneur de la ville a fui. Le
lâche est
passé entre les mailles du filet, sacrifiant sa garde pour nous
faire
échec. Nos éclaireurs indiquent qu'il reprend l'offensive
à l'Est,
aussi devons-nous fortifier sur le champ la cité, dans l'attente
d'une
riposte korrigane qui s'annonce féroce. Victorieusement mais
avec
circonspection, je prend congé pour organiser la défense.
Lundi 15 Prairial, jour
sixième, l’empire contre-attaque
Le matin à l'aube, Cristalère et ses troupes ont repris
l'offensive
au Sud. Alors que nous organisions le repli en bon ordre de nos
unités
affectées à la garde de l'Arbre sacré, celles-ci
ont été prises à
parti, et ont subi quelques nouvelles pertes.
Le contingent s'est néanmoins replié au nord, avec pour
mission de
veiller à ce que nos lignes de communication, reliant Cristal
à la côte
et à la flotte, soient maintenues, question vitale afin
d'éviter tout
encerclement. En effet, nous attendons de pied ferme les troupes
korriganes, qui devraient mettre le siège à leur capitale
tombée entre
nos mains dans le courant de la journée. L'Arbre sacré ne
présentant
plus un intérêt stratégique majeur, et la
nécessité de sécuriser notre
dispositif s'étant fait sentir, l'état-major a pris a
décidé son
abandon. Il s'agit en outre d'un geste attestant de notre respect du
traité et de l'intention des armées lutines de se
comporter en
gentlelutins, sans excès. La ville de Cristal est naturellement
sous le
coup de la loi martiale, qui s'applique à tous les korrigans ne
l'ayant
pas abandonnée.
Le major Zab a reçu pour tâche de poursuivre les
opérations de
reconnaissance à longue portée, certains rapports nous
parvenant sur la
concentration de forces ennemies issues d'autres royaumes de l'Empire
Korrigan sur les frontières. La véracité de ces
faits placerait les
troupes lutines dans une situation extrêmement périlleuse.
Eu égard à
l'affront vengé et au butin accumulé, en ma
qualité d'officier
supérieur, je conseille à notre souverain d'ordonner un
retrait sur la
côte, seul à même de nous sauver d'un
anéantissement possible.
Néanmoins, il ne s'agit alors que d'une option
stratégique, les
rapports sont incomplets, et la ville est à nous. Dans le
même temps,
des plénipotentiaires lutins rencontrent leurs homologues
korrigans. La
lassitude commence à entamer les cœurs, et chacun
s’efforce de trouver
une issue au conflit acceptable pour les deux partis.
Au soir, l’ennemi met le siège devant sa propre capitale
conquise. Les
korrigans ont déployé des milliers de guerriers, certes
répartis en
semblant de divisions guère disciplinées, mais cependant
redoutables,
comme l'ont mesuré à leurs dépens feu nos lutins
disparus.
Pour le moment, grâce à une journée presque
entièrement consacrée à
combler les brèches de la muraille et dresser divers ouvrages
fortifiés
de brindilles aux abords de la cité, la ville n'est pas
menacée.
La garnison contrôle la situation, et la population civile
(naturellement), n'a guère attendu notre ordre pour aller
s'aliter. A
croire que les korrigans tiennent davantage à leurs coutumes
qu'à leur
ville ! Nous maintenons un corridor de sécurité sous
bonne garde,
desservant nos installations navales côtières. La flotte,
à ce titre, a
été invitée à se déployer en ordre
de bataille. Certains bâtiments
empêcheront ainsi les korrigans de nous tourner au nord, tandis
que les
autres ont reçu ordre de couvrir sous leur tir de barrage de
graviers
gluants la retraite éventuelle des unités tenant
actuellement la ville.
Je retourne au rempart Est, le plus exposé.
Mardi 16 Prairial, jour
septième, le calme avant la tempête ?

Stupeur. C'est le mot qui sied le mieux aux lutins postés sur
les
remparts de Cristal, qui ont essuyé toute la nuit un tir nourri
de
grains de blé. Alors que nos défenses commençaient
à faiblir, et que
plusieurs brèches avaient été ouvertes dans la
muraille, les Korrigans
se sont subitement repliés, ce matin.
Aux premières lueurs de l'aube, leur grande armée s'est
retirée
sur ses lignes à quelques mètres de la cité. Les
rumeurs vont bon train
parmi les lutins, dans les rangs. On ne sait si le soldat est mieux
renseigné que ses chefs, nous qui sommes de garde, mais le bruit
court,
furtivement, qu'une ambassade lutine, reçue par
l'état-major de
Cristalère, discuterait en ce moment même des termes d'un
armistice
honorable. Les troupes auraient ainsi reçu l'ordre de cesser le
feu en
gage de bonne volonté. Vigilance donc, en attendant les
certitudes.
A 16 heures, coup de théâtre ! Alerte
générale, tous les lutins aux postes de combats !
Ces damnés korrigans se sont joués de nous ! L'attaque
reprend de
tous côtés ! En lançant à toute volée
des pierres énormes, de près
d'une livre parfois, à l'aide de trébuchets, les
brèches se sont
élargies, et nos positions sont menacées ! Dans le
même temps, un autre
corps tente de nous couper toute retraite. Reprenant notre calme, nous
avons massé les lutins à l'ouest de la cité, avec
ordre de se replier
en bon ordre sous la couverture de la flotte. Les korrigans se
répandent dans les rues, et il est impossible de les retenir. Il
semble, a posteriori, que le repli stratégique
opéré quelques instants
auparavant, outre la ruse d'une rumeur, était destiné
à renforcer leurs
bataillons de larges effectifs venus d'autres royaumes korrigans,
notamment de l'Est.
La supériorité numérique est telle que les lois de
la guerre nous
commandent de battre en retraite, si nous ne voulons pas rester
enfermés dans cette nasse. Notre souverain ordonne le repli,
sage
décision unanimement saluée par des troupes toujours
disciplinées, même
dans l’épreuve. Peu importe, l'affront est vengé,
et le trésor à nous.
Mercredi 17 Prairial, jour
huitième, vivement la retraite !
Vole, petit moucheron, vole chercher du secours ! Las, quelle
candeur de ma part, le message de détresse, très
fragmentaire, ne
parvient qu’à grand peine jusqu’à
l’état-major, qui perdra bien du
temps à le décoder. Et durant ces instants
précieux, nous reculons.
Retraite certes, mais en bon ordre. Essuyant un véritable feu
roulant, toutes sortes de projectiles des plus
hétéroclites, nos
troupes ont subi de lourdes pertes. En dépit de ses efforts
héroïques
pour retarder la poursuite ennemie, notre arrière-garde a
été
totalement anéantie. Deux divisions entières de braves
lutins se sont
ainsi laissées tuer sur place pour sauver leurs camarades,
emportant
dans la tombe un nombre plus grand encore de korrigans. Leur sacrifice
ne devait pas rester vain, et a permis au gros des forces de regagner
la côte où la couverture de la flotte autorisait une
reprise de
l’initiative. Largement inférieurs en nombre, et dos
à la mare, nous
avons établi nos lignes, fortifiées à la
hâte. Cette fois, les
korrigans ne sont pas passés, et progressivement, l'assaut a
perdu de
son intensité. C'est une constante dans cette guerre, et nous
l'avons
déjà observé, l'ennemi répugne à
abandonner ses traditions, et une
nette baisse de sa combativité est constatée en
début de soirée.
L'armée lutine est considérablement affaiblie, mais
maintient sa
cohésion. En dehors de la destruction de quelques petites
unités
isolées, et des revers sérieux de hier après-midi,
la quasi-totalité
des troupes campent sur les berges de la mare. Mais dans cette
position, les vivres pourraient bientôt commencer à
manquer, et les
sorties peuvent tourner au désastre...
Je file à l'infirmerie changer mes bandages de gazon
séché, et je retrouve le major Zab, blessée elle
aussi. Rude journée.
Jeudi 18 Prairial, jour
neuvième, c’est la lutte finale
Les hostilités se suspendent soudain, alors qu’une grande
clameur
s’élève du champ de bataille : l’armistice
est signé, la Korriganie
accède à nos sévères doléances.
Voici le traité proposé par notre roi,
et approuvé par Cristalère :
1. Les Korrigans se reconnaissent responsables de la guerre, par la
capture du Roi des Lutins, Pitijibé Premier.
2. Les Korrigans capitulent et acceptent une paix définitive
avec les Lutins.
3. Une bonne partie de la Korriganie centrale, située au Nord
d'une
ligne prolongeant la frontière nord de la Korriganie orientale,
mais
très nettement en dehors de la ville de Cristal, sera
placée sous
tutelle.
4. Les Korrigans cèdent un tribut équivalent à
1000 Noisettes lutines.
Pitijibé nous adresse un hommage appuyé,
félicitant tout l'Etat
Major lutin, en particulier la majore Zab la Frim'Ouss, le major
Fathernorth et moi-même, pas peu fier en cette heureuse
occurrence,
pour leur efficacité sur le théâtre des
opérations ou en métropole.
Nos pensées vont aussi à ceux qui sont partis trop
tôt, et grâce à
qui cette victoire fut si prompte et si entière. Leurs familles
peuvent
les célébrer en héros. Le jour du 18 Prairial leur
sera consacré.
A l'issue d'une campagne-éclair, les hostilités viennent
donc de
toucher à leur fin. Les armées lutines, pour bonne part,
plient bagages
et s'apprêtent à réembarquer, le coeur lourd de
leurs camarades tués au
combat, mais allégé par la certitude désormais
acquise que ce n'était
pas en vain. Je tiens à saluer le comportement presque toujours
digne
des lutins, en dehors de calembours des plus catastrophiques, dont les
effets nuisibles sur le moral des troupes ont parfois causé bien
des
dégâts... De même, depuis la signature du
traité, certains korrigans
ont fraternisé avec des lutins, et malgré le dépit
évident ressenti par
les officiers, les soldats du rang ne semblent pas s'en tenir
mutuellement rigueur, ce qui augure d'un avenir sans haine.
Bientôt de retour en ma bonne ville de Carapaks.
Quelques jours plus tard, sur la recommandation expresse des plus
hautes autorités du royaume, j’ai l’honneur
d’accepter la charge de
ministre de la guerre, fonction que j’occupe au moment où
les dernières
lignes de ce récit sont écrites. Puisse cette guerre, que
nous avons
gagnée si nous ne l’avions pas souhaitée, servir de
leçon à tous, aux
lutins comme aux autres peuples, afin que ce fléau ne revienne
pas de
sitôt frapper à la porte. Gageons tout de même que
les lutins se
souviendront de ces heures sombres et glorieuses à la fois, et
en
tireront pour longtemps les précieux enseignements.